Le voyage commence le 21 avril 1890. - Pascaline Aumond
        
Le voyage commence le 21 avril 1890.
À 30 ans, Anton Tchekhov se laisse envahir par une étrange lubie. Celle de partir vers le Far East, sur l’Île de Sakhaline, où l’Empire déverse ses lots de prisonniers dans un bagne-oubli. Les raisons qui poussent le jeune auteur à quitter son confort bourgeois pour cette terre de confins demeurent énigmatiques. Alors que la tuberculose accable déjà peu à peu son corps, il s’engage dans un long et éprouvant voyage afin d’aller rendre compte du pire endroit de Russie. Son ami Alexeï Souvorine, qui publie ses nouvelles dans Temps Nouveau, tente vainement de le dissuader d’aller au bout de cette folie, qu’il baptise Mania Sakhlinosa. Entre 1893 et 1894, Anton Tchekhov publie ses notes dans La Pensée Russe. Les souvenirs de l’Ile de Sakhaline et de ses bagnes imprègneront en profondeur l’œuvre de Tchekhov.
20 mai 1890 - Tomsk. En route, on n’a pas du tout envie d’alcool. Je ne peux pas boire. Je fume énormément. Il devient difficile de réfléchir.
La force et le charme de la taïga ne résident pas dans le gigantisme de ses arbres ni dans son silence sépulcral mais au fait que seuls les oiseaux migrateurs savent vraiment où elle prend fin.
20 juin 1890 - L’Amour. Je navigue sur l’Amour. Le bateau tremble, il est difficile d’écrire. À cause du vent et de la pluie, mon visage s’est couvert d’une peau de poisson et, en me regardant dans la glace, je ne reconnais plus mes nobles traits d’autrefois.
Les rives de l’Amour sont belles, mais trop sauvages, j’en ai assez de cette absence d’êtres humains. Je reste impressionné par la Transbaïkalie que je viens de parcourir, une contrée magnifique. Bref, on peut dire que la poésie sibérienne commence au Baïkal, par contre, tout ce qui se trouve avant, c’est de la prose.
5 juillet 1890 - Nikolaïevsk-sur-l’Amour. Sakhaline, qui se trouve dans la mer d'Okhotsk, isole de l'océan près de mille verstes de rivage sibérien et l'entrée de l'embouchure de l'Amour. Des baleines évoluent par couples sur une mer d’huile en projetant en l’air des jets d’eau (…). Mais je suis, j’avoue, d’humeur sombre et cela ne fait qu’empirer à mesure que je me rapproche de mon point de destination. Je suis inquiet.
5 juillet 1890 - Alexandrovsk, Île de Sakhaline. Le terrible tableau découpé à l’emporte pièce que composent (…) la silhouette des montagnes, la fumée, les flammes, les étincelles embrasées, prend une allure fantastique. (…) À votre droite, le cap Jonquière avance dans la mer sa lourde et noire masse qui ressemble à l’Aïgal-Dag, en Crimée; au sommet, un phare lance ses éclairs tandis qu’en bas, dans l’eau, entre le rivage et nous, se dressent trois rochers pointus, « les Trois Frères ». Tout est noyé de fumée, comme en enfer.
On raconte une légende selon laquelle, lorsque les russes occupèrent Sakhaline – et cela sans ménagement pour le Giliak – leur chaman aurait maudit l’Île et prophétisé qu’elle ne leur apporterait rien de bon. Et c’est bien ce qui est arrivé.
Le matin, dès que je m’éveille, les bruits les plus divers viennent me rappeler où je suis, devant mes fenêtres ouvertes sur la rue, passent sans se presser, au bruit régulier de leurs chaines, des forçats.
Je suis profondément convaincu que, d’ici cinquante à cent ans, on regardera nos condamnations à la perpétuité avec autant de perplexité que de gène, celle que l’on éprouve lorsque nous regardons, aujourd’hui, les narines déchirées ou les doigts manquants à la main gauche.
À peu près partout, en Sibérie, il n’y a pas de justice. S’il y en a eu une un jour, elle est depuis longtemps morte de froid.
Je n’aime pas voir un relégué cultivé près d’une fenêtre, avec pour seule occupation, regarder en silence le toit de la maison voisine. A quoi pense-t-il en ces instants ? Je n’aime pas, non plus, quand il converse avec moi sur des sujets futiles et que, ce faisant, il me regarde droit dans les yeux en ayant l’air de dire : « - tu vas repartir chez toi, et moi, non. »
Tout, ici, respire un vagabondage égaré, déréglé.
Les promenades que j'ai faites dans Alexandrovsk en compagnie du fonctionnaire des postes m'ont laissé un souvenir agréable. Le plus souvent, nous allions jusqu'au phare qui surplombe la vallée, au cap Jonquière.
Lorsqu'on se trouve dans la lanterne du phare, qu'on voit à ses pieds la mer où écument les lames, la tête vous tourne et la peur vous saisit. La vaste mer étincelante de soleil bruit sourdement à nos pieds, la rive lointaine nous appelle et l'on se sent gagné par la tristesse et l'angoisse, comme si l'on ne devait plus jamais en sortir de ce Sakhaline.
Tout autour la mer, au milieu l'enfer.
On dit de Sakhaline qu'il n'y a pas de climat, rien que du mauvais temps, et que l'île est l'endroit le plus battu par les tempêtes de toute la Russie. Alentour, nulle âme qui vive, pas un oiseau, pas une mouche, et je ne comprends plus pour qui les vagues mugissent, qui les écoutent dans la nuit, ce qu’elles veulent, et enfin pour qui elles mugiront quand je serai parti.
J'ai établi un recensement. J'ai pénétré dans chaque isba. J'ai utilisé des fiches. Je vais seul d'isba en isba.
Les coutumes font défaut ; l’ensemble a un caractère aléatoire et l’on dirait que la famille n’habite pas chez elle, mais en location, ou qu’elle vient d’arriver et n’a pas encore eu le temps de s’adapter; pas de chats, pas un grillon pour chanter les soirs d’hiver… et surtout pas de patrie.
Par je ne sais quel hasard, il y a à Sakhaline beaucoup de Bodganov et de Besspalov. Beaucoup de noms curieux : Bancroche (Chkandyba), Estomac (Jeloudok), Sans-dieu (Bezbojny), Badaud (Zévaka). Voici quelques surnoms : Mustafa L’Oublieux, Vassili sans Patrie, Franz L’oublieux, Ivan le Vagabon-de-Trente-Cinq-Ans, L’Homme-de-Classe-Inconnue.
Dans ce temps là, m’a-t-il raconté, je croyais qu’en Sibérie les gens vivaient sous terre, alors, en cours de route, je me suis trissé ! C’était à Tioumèn. Je suis arrivé à Kamychlov, là on m’a arrêté et condamné à vingt ans de bagne et 90 coups de fouet Votre Haute Noblesse. On m’a expédié à Kara, on m’y a flanqué ces fameux coups de fouets, et de là à Sakhaline, à Korsakovsk ; je me suis évadé de Korsakovsk avec un camarade, mais je ne suis pas allé plus loin que Douï : je suis tombé malade et je n’ai pu continuer. Mon camarade est arrivé jusqu’à Blagovechtchenski. Je suis en train de tirer ma deuxième peine. Au total, ça fait 22 ans que je vis à Sakhaline. Et mon seul crime, c’est d’avoir déserté. - Alors, pourquoi caches-tu ton véritable nom, à présent ? A quoi cela te sert-il ? -Je l’ai dit à un fonctionnaire l’an dernier. - Et alors ? - Ben rien. Le fonctionnaire me dit : « Le temps qu’on établisse tes papiers, tu seras mort. Reste comme tu es. À quoi ça t’avancerait ? » Ça, il a surement raison… De toute façon, j’en ai pas pour longtemps. Mais tout de même, mon bon monsieur, ma famille saurait où je suis. - Comment t’appelles-tu ? - Ici, je m’appelle Ignatiev, Vassili, Votre Haute Noblesse. - Et pour de bon ? - Nikita Trofimov. Je suis du district de Skopinsk, gouvernement de Riazan.
Le sens ? Tenez, regardez la neige qui tombe, quel sens cela a-t-il ?
Extraits des ouvrages L’Île de Sakhaline, Carnets, Regardez la neige qui Tombe d’Anton Tchekhov.
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